Fleur du désert

Par Anissa Ennouhi


 

On lui a ôté ce qui devait lui appartenir. L’injustice ultime. La violence ultime, c’est celle qui s’exerce au nom de la pureté. C’est celle qui s’abat sur elle comme elle s’est abattue sur toutes les autres. Elle est meurtrière, l’injustice. Elle la poignarde jusqu’au plus profond de son âme pour lui soustraire sa dignité, pour lui ôter le contrôle d’un corps trop dangereux. Le désir les effraie. La femme, de sa nature impure, dans sa liberté dérangeante, est à jamais étouffée. Elle est soustraite à elle même. Sans jamais n’avoir éclot, elle tombe, se fane et jamais ne renaît.

Le film

Fleur du désert (Desert Flower) est un film biographique allemand réalisé par Sherry Hormann. Paru en 2009, l’histoire de Waris Dirie, interprétée avec justesse et avec beaucoup de subtilité par la belle top model Liya Kebede, bouleverse la critique et connait un succès international. Le film est basé sur l’autobiographie éponyme de Waris Dirie, Fleur du désert : du désert de Somalie à l’univers des top-models, publiée en 1998. Sherry Hormann consacre alors la question de l’excision à travers une biographie fidèle à l’histoire de Waris Dirie, qui, pour la première fois, est diffusée sur grand écran. Le succès mondial qui s’en suit reflète une prise de conscience générale d’une pratique encore courante, et qui, pourtant, ôte à des centaines de milliers de jeunes filles, dès leurs petite enfance, ce qui fait d’elles une femme.

 

Waris Dirie: son histoire

Waris Dirie est née en 1965 dans la région de Gallacio, dans le désert somalien. Issue d’une famille de nomades somaliens, Waris connaît une enfance rude mais heureuse. Mais son sort de femme est déjà tout tracé lorsqu’à l’âge de 3 ans, elle est excisée au nom de la tradition. En lui volant ce qui fait d’elle une femme, elle est privée de son corps, un corps qui ne appartient plus. Elle a 13 ans quand son père décide de la marier avec un vieillard dont elle sera alors la quatrième épouse en échange de quatre chameaux. La jeune adolescente prend alors la fuite durant la nuit pour échapper à son destin, tentative ultime pour reprendre le contrôle d’une vie qui lui échappe, destin qui, pourtant, est celui de tant de jeunes filles. Mais en dernier recours, la jeune fille tente surtout de retrouver la dignité qu’on lui a arrachée. Traversant le désert au péril de sa vie, elle atteint la ville de Mogadiscio et retrouve sa grand-mère. Cette dernière lui fait quitter le pays en lui trouvant un poste de « bonne à tout faire » à l’ambassade de Somalie à Londres, chez son oncle. Waris y travaille pendant 6 ans, telle une esclave, totalement recluse et coupée du monde extérieur. Elle y est traitée comme une étrangère. Son oncle, l’ambassadeur de Somalie, ne la considère pas de sa famille. Quand la guerre civile éclate en Somalie, l’ambassade est vouée à disparaitre. Waris se retrouve livrée à elle-même dans les rues de Londres, ne sachant pas un mot d’anglais. C’est alors qu’elle rencontre Marilyn, une jeune londonienne qui tente de faire ses preuves dans le monde de la danse entre deux petits jobs, avec qui elle se lie d’amitié. Cette jeune femme l’héberge et l’aide à trouver un emploi. Travaillant dans un fast food, Waris est remarquée par un célèbre photographe de mode, Terry Donaldson. Grâce à lui, elle rejoint une agence de mannequinat. Elancée, éblouissante, d’une beauté subtile et d’une élégance naturelle, elle devient rapidement un top model de renommée internationale. Waris Dirie décide alors de faire part de son histoire et de dénoncer la pratique barbare dont elle a été victime dans sa plus tendre enfance. Elle décrit le jour de son excision comme le jour qui a changé sa vie, comme injustice insupportable qui l’a plongée dans l’incompréhension.

 

L’excision aujourd’hui

L’excision touche 200 millions de filles et de femmes dans 29 pays du monde, principalement en Afrique où l’on estime le nombre de victimes à 91,5 millions de femmes et de filles de plus de 9 ans vivant actuellement avec les conséquences de ces mutilations sexuelles. On estime qu’en 44 millions de jeunes filles de moins de 15 ans sont excisées, selon les données de 2016. Toujours en Afrique, on estime que 3 millions de filles risquent tous les ans de subir ces pratiques traditionnelles. Si les tendances actuelles se poursuivent, 86 millions de filles supplémentaires âgées de 15 à 19 ans risquent, elles aussi, de subir des mutilations génitales d’ici à 2030. La Somalie et la Guinée sont les deux pays les plus touchés. On pratique également l’excision au Moyen-Orient, au Proche-Orient, notamment en Egypte, en Asie du Sud-Est et en Amérique Latine. Ces dernières décennies, avec un progrès social entrainé par la mondialisation, les états tentent de minimiser ces pratiques dangereuses pour la santé des jeunes filles, qui décèdent souvent suite à des infections liées à l’excision, et adoptent un cadre juridique rendant ces mutilations illégales. Seuls 3 pays n’ont pas encore adopté de loi contre ces pratiques : le Libéria, la Sierra Leone et le Mali. Cette forte propension à l’excision s’explique essentiellement par la dimension traditionnelle culturelle et/ou religieuse de la pratique qui se perpétue depuis des siècles. L’excision fait partie d’un rituel traditionnel de passage à l’âge adulte pour les filles âgées à peine d’une quinzaine d’années. L’excision se pratique traditionnellement avant le mariage, afin que la future jeune mariée soit « pure » aux yeux de son futur mari. Toutefois, le procédé a perdu de son sens culturel et traditionnel. L’opération est aujourd’hui généralement réalisée avant l’âge de 5 ans en milieu rural et dans les 40 jours suivant la naissance en milieu urbain. Les hommes refusent souvent d’épouser une fille non excisée pour des raisons purement culturelles, encourageant l’excision de génération en génération: l’excision n’est pas seulement une pratique culturelle ou religieuse, c’est aussi un moyen pour les hommes de contrôler la sexualité de leurs femmes. La pression sociale, le tabou autour du sujet, le manque d’information sur ses conséquences néfastes pour la santé, les amalgames avec la religion musulmane, les croyances et les superstitions très ancrées dans les communautés, font de l’excision une pratique traditionnelle néfaste particulièrement difficile à éradiquer.

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